Le mystère de la chambre timbrée

vendredi, 12 mars 2010 | Littérature

San Martín des Ormes se trouve sur un coteau des monts de Becerréa, là où se rencontrent deux combes qui, s’élargis-sant, offrent une belle prairie pleine de ruisseaux à truites. On n’a jamais pu ex-pliquer le nom de ‘’les Ormes’’, puisque seuls poussent ici depuis toujours des noisetiers et des chênes.

En plus de la vingtaine de maisons, il y a un hôtel, de dix-huit chambres, au bord de la rivière. En face de l’hôtel, une pièce d’eau en forme de canal longe la route sur plusieurs centaines de mètres, jusqu’à la scierie située en bordure du premier bois.

Tôt le matin, sur une table de la salle à manger de l’hôtel, Edward Crunch, représentant de la plus ancienne fabrique de casquettes reconnue par sa gracieuse majesté, corpulent et rouquin, étalait d’épais classeurs et commençait son tri. Il avait acheté une collection de timbres dont il faisait l’inventaire, chaque jour depuis son arrivée. Et préférait cette occupation minutieuse à la marche aux côtés de Giuletta son épouse, une grosse espagnole qui tout le long du chemin ne cessait de parler avec sa mère. Le pas trop lent des deux femmes le fatiguait, au moins autant que le bavardage bruyant de la vieille toute guillerette aux cheveux encore noirs qui n’en finissait pas de raconter ses souvenirs de jeune fille : elle allait au bal avec un jeune militaire du 8ème régiment de Séville, quelques années avant le début de la guerre de 14…il était garçon coiffeur et il n’y avait pas plus belle et brillante chevelure brun foncé dans toute la contrée…il lui avait envoyé une carte d’un monastère juché en haut d’un pic, vers la fin de l’automne…ce n’est que plus tard qu’elle avait appris qu’il était mort vaillamment…on disait même au village qu’il avait reçu une décoration…jamais par la suite elle n’avait autant aimé, surtout pas son défunt mari qui ‘’lui en avait trop fait voir ’’… Sur le chemin du retour elle changeait de sujet et pestait contre la manie de son gendre, ressassant qu’il fallait être malade pour être collectionneur, surtout de timbres, puisque les timbres cela s’achetait pour être collés sur des cartes postales que l’on envoyait.

Pepiño avait à peine douze ans cet été là. C’étaient ses premières vacances à San Martin des Ormes. Assis face à Edward Crunch, il passait ses matinées à observer les belles couleurs des petits carrés dentelés que le gros rouquin tenait dans une pince et regardait dans un drôle de petit oeilleton qu’il collait alternativement à un oeil puis à l’autre. Pepino restait de longues heures sans bouger sur sa chaise, tandis que ses camarades allaient pêcher, allongés à plat ventre le long des ruisseaux, plongeant leurs avant-bras dans les cavités présentes sous chaque courbe, là où les truites se tenaient.

Mon cousin Xavier de Cuellar venait chaque été. Il aimait bien cette contrée verdoyante, et depuis deux étés il avait éprouvé son charme castillan auprès d’une belle femme, une Française exerçant le métier fort nouveau d’hôtesse de l’air, à qui la quarantaine donnait une beauté particulière. L’après-midi, ils partaient chacun de son côté pour une promenade, et se retrouvaient derrière l’église, là où trois chênes majestueux marquaient la limite du vieux cimetière et accordaient la fraîcheur appropriée à leur conversation.

Un jour où ils rentraient, de nouveau chacun séparément, ils trouvèrent une grande agitation dans l’entrée de l’hôtel. C’était l’heure où les locataires du 8, du 21 et du 23 s’affrontaient sur le jeu de boules voisin, pendant que les autres buvaient l’apéritif sur la terrasse ou rangeaient on ne sait quoi dans leur chambre. Tous les pensionnaires réunis étaient en grande discussion. C’est que Pepiño, rentrant du cimetière où il observait le couple amateur de fraîcheur comme chaque après-midi, avait rencontré en chemin la mère de Giuletta s’en allant le long du canal. La vieille lui avait remis une demi-feuille de papier toute griffonnée de mots qu’il ne connaissait pas, chargeant Pepiño de la porter à sa fille. Ce qu’il avait fait, à vives enjambées, espérant quelque pièce en remerciement.

Giuletta était en cuisine, roulant une pâte avec application. Elle aimait s’amadouer ainsi le chef en préparant son dessert préféré. Pepiño avait tendu le bout de papier en précisant qui le lui avait remis. Une fois frottées sur son tablier, les mains encore blanchies de Giuletta avaient déplié la missive : elle avait hurlé « mama » et s’était enfuie.

Très vite Pepiño comprit le contenu du message qu’il avait transporté. Dans le brouhaha dû à l’attroupement qui s’ensuivit sur la terrasse autour d’Edward et de Giuletta, les mots de suicide et de canal revenaient, angoissants. Aussitôt, tous les pensionnaires partirent en direction de la route qui longeait le canal. Certains scrutaient sur le bord, d’autres plongèrent dans l’eau stagnante toute verdâtre.

Les recherches se prolongèrent longtemps après la tombée de la nuit. On avait amené des voitures dont on dirigeait les phares pour éclairer le canal. Puis on se résigna, et la troupe rentra, dans un grand silence. Il n’était plus question de dîner, la plupart des habitués montèrent dans leur chambre, laissant Giuletta et son mari collectionneur effondrés.

Beaucoup plus tard dans la nuit un grand cri sans fin rassembla de nouveau tout le monde sur la terrasse. Le corps de la mama gisait au milieu d’une mare de sang, venu tout droit d’une fenêtre.

D’après mon cousin Xavier, Edward Crunch fit de nombreuses années de prison.

Enfin remontés dans leur chambre au milieu de la nuit, Giuletta et Edward y avaient découvert la petite vieille : elle lisait, assise sur une chaise au milieu de la pièce, dont les murs étaient couverts des timbres très colorés que Pepiño avait admirés tout le début de l’été, cette année-là.

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