Le faussaire en bonnes nouvelles

mardi, 10 mars 2009 | Littérature

 

Cela durait depuis une année. Il choisissait les lettres les plus épaisses, qu’il avait repérées être celles du coeur ou de la haine. Les décollait à la vapeur, puis les triait, à gauche celles qui apportaient de bonnes nouvelles, à droite celles par lesquelles s’échangeaient les vilenies les plus expressives que seules des années de conflits familiaux pouvaient donner à concevoir.

Au début il lui avait fallu des nuits entières pour s’exercer à imiter sans défaut la longueur et l’inclinaison des jambages ou l’épaisseur des pleins, le corps des b et des p, à tracer d’un seul trait sans se reprendre, étant le plus difficile à reproduire.

Olivero Danteba, le postier d’Orense, avait parfaite maîtrise désormais de l’art de la calligraphie et était devenu un incomparable faussaire.

Dieu l’avait créé bon et original, deux qualités d’apparence inconciliables avec le métier des armes qu’il avait pourtant exercé sous l’uniforme du régiment royal de Leon et Galice. A son retour, Olivero Danteba s’était vu offrir pour remerciement de sa bravoure et réparation de la jambe perdue le premier bureau postal de la région.

Il avait donc fait son choix : il n’interceptait qu’une catégorie de missives, celles qu’il dénommait les  »mauvaises », qu’il s’appliquait, la nuit, à réécrire en inversant leur sens. En lisant quelques jours plus tard les réponses, Olivero mesurait avec satisfaction combien il avait infléchi le cours des humeurs ou écarté de fâcheux évènements. Lors, il attendait patiemment les effets en retour.

 

Une nuit, il eût à traiter un cas auquel il n’avait jamais été confronté. Une missive adressée au chapelier d’Orense, au reste un homme peu apprécié et réputé âpre au gain, était des plus alarmantes. Elle provenait de l’un de ses anciens associés, un homme d’affaires de Lugo. L’écriture était décidée, il était question d’une sordide affaire de commissions pour des fournitures aux armées. Les détails pouvaient donner crédit à la menace contenue : « monsieur, je vous ferai tuer ! ».

Le lendemain-matin, faute d’avoir trouvé mieux, Olivero Danteba envoya la première lettre anonyme qu’il eût jamais écrite, d’une ligne seulement il est vrai : « Je vous attend à Lugo afin que nous réglions nos comptes !»

Quelques jours plus tard, à l’auberge, les bribes d’une conversation à une table voisine attirèrent son attention : il était question du chapelier d’Orense, celui-ci avait été arrêté, après avoir tué un homme d’affaires de Lugo.

Le remords le troubla trop pour qu’il pût cette nuit-là se livrer à ses écritures. Et toute la journée du lendemain, Olivero s’interrogea : dix fois il se jura d’abandonner sa pratique, autant de fois il trouva de solides arguments pour justifier qu’il continuât. N’avait-il pas obtenu d’heureux résultats dans sa secrète mission : mariages sauvés, indivisions réglées, tentatives malhonnêtes déjouées.  Le soir, après avoir fermé le bureau, joué aux cartes à l’auberge et avalé sa soupe, il se retira et se coucha. Au milieu de la nuit il se réveilla, redescendit dans la pièce aveugle attenante au bureau postal, et il brassa des heures durant les enveloppes en partance, observant les écritures, dont certaines lui étaient familières, qu’il avait déjà imitées

Ainsi résista-t-il plus d’une semaine, se contentant de reconnaître les pleins et les déliés et de s’exercer à les copier sans faille.

La onzième nuit il céda, ouvrit une première lettre – un père qui refusait de pardonner à sa fille un enfant du hasard – puis une deuxième ; et toutes y passèrent ! Sur le front des affaires et des sentiments les causes s’étaient dégradées, les humeurs naturelles revenues. Olivero, attristé mais résolu, travailla des nuits entières à ravauder tout cela. Et ne tarda pas à en lire les effets.

Je me dois de dire, en vérité, comment dans ce pays d’Orense qui avait gagné la réputation d’être celui des gens heureux et bons chrétiens, il fut mis fin à la secrète activité d’Olivero Danteba.

Le fils de l’homme d’affaires assassiné, un esprit buté et revanchard, après avoir enquêté du côté de Lugo, fît irruption un matin dans le bureau postal, accompagné de deux huissiers. Olivero ne pût les empêcher de fouiller dans l’arrière-salle et de découvrir au milieu de toutes les lettres interceptées qu’il ne s’était jamais décidé à détruire la lettre, la vraie, de l’homme assassiné de Lugo.

L’affaire fit grand bruit à Lugo. Olivero perdit le bureau postal.

On raconte à Orense que, longtemps après cela, les gens du pays venaient encore le soir à l’auberge prendre conseil pour une réponse qu’ils ne voulaient ni méchante ni naïve auprès du seul faussaire en bonnes nouvelles qui ait jamais sans doute existé .

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Un commentaire sur Le faussaire en bonnes nouvelles

Elfée
10 novembre 2009

Je suis en train de lire de nombreuses nouvelles archivées et je pense vraiment que vous devriez publier un recueil.

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