La statuette-lampe du notaire

lundi, 16 février 2009 | Littérature

Chez les Villebas on était percepteur de père en fils. Tous les habitants du chef-lieu les respectaient, à l’exception du boulanger. Chez celui-ci également, depuis des générations, on cuisait le pain. Entre les Villebas et les Pasquieras, cela faisait longtemps qu’on ne se parlait pas, sans que quiconque en eût jamais connu la raison. Pourtant, les soirs où l’on buvait un peu trop à l’auberge de la Croix d’Or, il se racontait une drôle d’histoire à ce sujet.

Un jour de foire à Orense, où une fois l’an tout se vendait, un vieux notaire remarqua une statuette-lampe, au fin abat-jour grenat, dont le corps en porcelaine était orné de galantes aux larges vertugadins plissés. Il fut plus intrigué par l’habit du vendeur que par l’amorce coquine des seins rosis à l’envi. L’extrême rigueur de la redingote noire, du chapeau et des moustaches, lui fit penser à un débiteur aux abois. Il l’obtint à bon prix et, dès le lendemain, la statuette ornait la cheminée du bureau de l’étude.
Au début, il ne réalisa pas d’où provenaient les petits ricanements qui accompagnaient la signature de certains actes. Jamais de telles manifestations ne s’étaient produites. Il en identifia l’origine une fin d’après-midi où un châtelain de la région, venu hypothéquer un vieux prieuré du pays de Messiego, avait rompu sur le champ la négociation, se retournant tout encoléré en direction de la cheminée. « Sachez, maître, que jamais un De Verín ne s’est laissé apostropher de la sorte par une statuette. Il se passe des choses étranges dans votre étude. Vous avez bien le bonjour, et oubliez notre hypothèque ».
Confus, le notaire le raccompagna, multipliant les excuses et les flatteries. De retour en son bureau, il examina sous toutes ses faces la statuette et, aussi peu éclairé sur ce mystère qu’avant l’incident, la reposa, lâchant de dépit à mi-voix :  » une statuette goguenarde, il ne manquait plus que çà ! ».
A quelques semaines de là, un titre en première page de son journal sortit le maître des lieux de la gronchonnerie qui l’avait envahi depuis la perte de l’affaire du baron De Verín. Sur une colonne à droite était relatée l’arrestation de celui-ci sur plainte d’hommes de loi grugés dans des opérations d’hypothèques de biens fictifs.
Le notaire décida alors de rechercher son vendeur du marché d’Orense. Il le retrouva, il se dénommait Villebas, était percepteur de son état au chef-lieu de canton de Pontearas, sur la route de Tuy. Il se présenta à lui plein d’autorité, et c’est empli de crainte que le percepteur lui avoua la raison pour laquelle il s’était séparé de l’objet. Il ne supportait plus les ricanements de la statuette-lampe, d’autant moins qu’il avait pu établir que ceux-ci intervenaient à chaque échec rencontré dans ses tentatives de recouvrement de centimes additionnels. Ce qu’il ne révéla pas au notaire, c’est qu’en trois générations leur office avait prospéré, principalement grâce aux abus auxquels lui et ses aïeux se livraient avec habileté. La statuette-lampe saisie par lui chez un mauvais payeur, un certain Pasquieras, boulanger à Pontearas, était accoutumée de ricaner lorsque, fort de son autorité, il ajoutait zéros et agios à ses redressements. En tout le pays on s’était donné le mot, au point que les rentrées s’étaient asséchées. Seule son adhésion au cercle des constitutionnalistes de 1812 du sous-chef-lieu avait retardé la connaissance publique de ce phénomène et son explication.
Le lendemain, le notaire s’enferma en son étude pour un très long délibéré. De quel côté était la statuette ? L’affaire du prieuré ne laissait aucun doute, mais l’aveu du percepteur n’était pas sans l’inquiéter. Lui aussi, il pouvait se le confesser, n’avait pas toujours servi que les intérêts de ses ressortissants. Qu’adviendrait-il le mois prochain lorsque, empli de componction, il annoncerait aux Demoiselles Parada de Outeiros que les taux d’intérêt fort secoués à Madrid avaient entamé pour un tiers leur placement. C’était le prix, en effet, d’une opération infructueuse qu’il avait effectuée pour son compte personnel sur le cours de l’arachide, dont un constitutionnaliste l’avait initié de futures hausses.
Au terme de cette longue réflexion, il se décida : il rapporterait la statuette au boulanger.
Le lendemain, la calèche le conduisit en deux bonnes heures chez celui-ci, au chef-lieu du canton de Pontearas où officiait le percepteur. Il fut accueilli très rudement par le père Pasquieras et il eut toutes les peines du monde à expliquer qu’il avait acheté la statuette au marché d’Orense, mais averti que celle-ci avait été indûment confisquée à ses aïeux il tenait à la lui restituer.
Au ricanement soudain de la statuette-lampe, Pasquieras le boulanger conclut que notaires et percepteurs étaient bien tous à ranger dans le même sac. Comme père et grand-père le lui avaient toujours répété.

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